Selon les enquêtes menées régulièrement en milieu scolaire, un enfant sur dix serait confronté à des violences répétées de la part de ses camarades au cours de sa scolarité. Face à ce constat, la tentation de dire à son enfant « la prochaine fois, tu lui rends » reste une réaction répandue, transmise parfois de génération en génération, comme un réflexe familial presque automatique. C’est exactement ce qui s’est joué dans une famille où le grand-père, plein de bonne volonté, répétait inlassablement ce conseil à son petit-fils chaque fois qu’un camarade le bousculait dans la cour. Jusqu’au jour où l’enseignante a convoqué les parents pour leur expliquer, avec patience, pourquoi cette méthode ne fonctionnait pas, et surtout ce qu’il fallait dire à la place. Un échange qui a tout remis en perspective.

À retenir
  • Un enfant sur dix serait confronté à des violences répétées de la part de ses camarades au cours de sa scolarité
  • « Rendre les coups » enseigne la violence comme seule réponse et expose l'enfant à des sanctions scolaires sans lui apprendre à gérer le conflit
  • La méthode recommandée consiste à dire stop fermement, s'éloigner physiquement, puis aller chercher un adulte pour signaler la situation

Quand « rendre les coups » devient la seule leçon transmise

Le conseil part souvent d’une bonne intention. On veut que l’enfant se défende, qu’il ne subisse pas, qu’il apprenne à ne pas se laisser faire. Le problème, c’est que « rendre les coups » enseigne une seule chose : répondre à la violence par la violence. Et cette logique, une fois ancrée, devient difficile à nuancer. L’enfant ne sait plus distinguer une bousculade accidentelle d’une agression intentionnelle, un jeu un peu brusque d’un geste hostile. Il applique la règle reçue, sans filtre, parce que c’est ce qu’on lui a répété. Résultat : des conflits qui s’enveniment, des sanctions scolaires pour l’enfant qui riposte, et un message implicite particulièrement dommageable, celui que la force reste la seule réponse légitime face à un problème. Or, les professionnels de l’éducation le rappellent régulièrement, un enfant qui frappe en retour n’apprend ni à gérer ses émotions, ni à solliciter de l’aide, ni à comprendre les mécanismes du conflit. Il reproduit simplement ce qu’on lui a transmis, sans construire les outils dont il aurait réellement besoin pour affronter les situations à venir, à l’école comme ailleurs.

La maîtresse nous ouvre les yeux sur une autre façon de répondre

Lors du rendez-vous, l’enseignante n’a pas cherché à culpabiliser qui que ce soit. Elle a simplement expliqué que « rendre les coups » place l’enfant dans une position d’isolement : il gère seul un conflit qui, bien souvent, le dépasse. Sa proposition reposait sur un principe simple mais redoutablement efficace, celui de redonner à l’enfant une phrase claire à utiliser face à une agression, du type « arrête, je n’aime pas ça », suivie d’un geste concret pour se mettre à distance, puis d’un réflexe essentiel, celui d’aller chercher un adulte. Ce triptyque n’a rien d’anodin. Il enseigne à l’enfant trois compétences fondamentales en une seule séquence : poser une limite verbale, protéger son intégrité physique en s’éloignant, et solliciter l’aide d’un tiers sans craindre d’être jugé comme une « balance ». L’Éducation nationale rappelle d’ailleurs que les adultes présents dans l’établissement doivent systématiquement être sollicités pour protéger et accompagner un élève confronté à des violences répétées, qu’il s’agisse d’un enseignant, d’un surveillant ou de la direction. Cette dimension collective change tout : l’enfant comprend qu’il n’est pas seul face au problème, et que demander de l’aide n’est pas un aveu de faiblesse, mais une démarche responsable.

Apprendre à dire stop, s’éloigner et parler : la méthode qui protège vraiment

Cette approche n’est pas une invention isolée. L’American Academy of Pediatrics recommande justement de travailler avec les enfants des réponses fermes et verbales, associées à une séquence précise, dire stop, s’éloigner, puis parler à un adulte de confiance. Trois étapes simples, mais qu’il faut répéter, mettre en scène, presque dramatiser à la maison pour qu’elles deviennent des réflexes naturels le jour où la situation se présente réellement. Voici comment les décliner concrètement avec son enfant :

  • Dire stop avec une phrase courte et ferme, prononcée d’une voix posée, sans crier ni pleurer, par exemple « arrête, ça suffit » ou « je ne veux pas que tu me touches »
  • S’éloigner physiquement de la situation, quitte à changer de groupe, de banc ou de coin de cour, sans chercher à prouver quoi que ce soit
  • Aller immédiatement voir un adulte présent, enseignant, animateur ou surveillant, et décrire factuellement ce qui vient de se passer
  • Répéter la démarche si l’agression se reproduit, sans se décourager si rien ne change dès la première tentative
  • Valoriser à la maison chaque fois que l’enfant a utilisé cette méthode, même si la situation n’a pas été résolue immédiatement

Pour mieux visualiser la différence entre les deux approches, voici un tableau comparatif qui résume les enjeux de chaque méthode.

CritèreRendre les coupsDire stop, s’éloigner, parler
Compétence développéeRéaction impulsiveGestion émotionnelle et communication
Risque de sanction scolaireÉlevéFaible
Implication des adultesAbsenteSystématique
Effet sur le harcèlementPeut l’aggraverPermet de le signaler et d’agir
Confiance en soi construiteFragile, liée à la force physiqueDurable, liée à l’affirmation de soi

Ce tableau illustre bien pourquoi les professionnels de l’enfance privilégient aujourd’hui cette méthode en trois temps plutôt que la riposte physique. Elle ne demande pas à l’enfant d’être passif face à l’agression, bien au contraire, elle lui donne des outils actifs, mais qui préservent sa sécurité et ouvrent la porte à une résolution réelle du conflit, portée par les adultes compétents de l’établissement.

Changer de discours après des années de « rends-lui ses coups » n’a rien d’évident, ni pour les grands-parents, ni pour les parents eux-mêmes, parfois élevés avec les mêmes principes. Mais ce rendez-vous avec l’enseignante aura au moins eu le mérite de remettre les choses à leur juste place : protéger un enfant, ce n’est pas l’armer pour la bagarre, c’est lui donner les mots et les repères pour qu’il se sente légitime à dire non, à s’éloigner, et surtout à ne jamais rester seul face à une situation qui le dépasse.