Un jeudi soir de pluie, plateau de petits chevaux sorti pour occuper les enfants avant le dîner. Mon fils, alors âgé de six ans, a lancé le dé, avancé son pion bleu, et gagné. Encore. Pour la douzième fois d’affilée, ou presque. Sur le moment, j’y ai vu de la chance et un joli sourire de fierté. Avec le recul, et surtout après une discussion avec une pédopsychiatre lors d’un rendez-vous qui n’avait, à la base, rien à voir avec ce jeu de société, j’ai compris que ces victoires en cascade n’étaient pas si anodines qu’elles en avaient l’air. Elles racontaient quelque chose de bien plus fin sur la confiance en soi, la gestion des émotions, et le rôle que nous, parents, jouons sans même nous en rendre compte autour d’un plateau de jeu.
- Le cortex préfrontal, responsable de la régulation émotionnelle, se développe lentement chez l'enfant, jusqu'à l'adolescence parfois.
- Perdre régulièrement en famille, dans un cadre sécurisant, entraîne le cerveau de l'enfant à gérer la frustration et développe sa résilience.
- Laisser systématiquement gagner un enfant lui rend un mauvais service en retardant son apprentissage de l'échec.
Quand gagner à tout prix cache une fragilité insoupçonnée
Au début, j’étais plutôt satisfaite de voir mon fils enchaîner les victoires aux petits chevaux. Après tout, quel parent ne se réjouit pas de voir son enfant heureux et sûr de lui ? Sauf qu’en observant la situation d’un peu plus près, un détail m’a chiffonnée : dès qu’il sentait qu’il pouvait perdre, il changeait les règles en cours de route, ou proposait carrément de rejouer une manche « qui ne compte pas ». Ce comportement, presque anodin en apparence, cachait en réalité une intolérance à la frustration assez marquée. Beaucoup de parents connaissent ce scénario : l’enfant qui pleure, qui boude, ou qui refuse tout simplement de continuer une partie dès que le vent tourne. Ce n’est pas un caprice, mais souvent le signe d’une confiance en soi encore fragile, qui repose uniquement sur la réussite et non sur la capacité à traverser un échec.
Ce que la pédopsychiatre m’a révélé sur la frustration et le cerveau des enfants
C’est lors d’une consultation de routine, où j’ai évoqué presque en passant cette manie de vouloir toujours gagner, que la pédopsychiatre m’a livré une explication qui a tout changé dans ma manière de voir ces soirées jeux. Selon elle, le cerveau d’un jeune enfant n’est pas encore équipé pour gérer naturellement la déception. Le cortex préfrontal, cette zone du cerveau responsable de la régulation émotionnelle et de la prise de recul, se développe lentement, parfois jusqu’à l’adolescence. Concrètement, cela signifie qu’un enfant qui perd ressent une vague émotionnelle bien plus intense qu’un adulte, sans disposer encore des outils pour la canaliser.
Elle m’a alors expliqué la clé de voûte de tout ce système : expérimenter la défaite lors des parties en famille permet au jeune cerveau de réguler doucement sa frustration. Autrement dit, chaque partie perdue, dans un cadre sécurisant comme le salon familial, est une petite séance d’entraînement émotionnel. L’enfant apprend, petit à petit, que perdre n’est ni une catastrophe, ni un jugement sur sa valeur personnelle. Il découvre qu’on peut être déçu, le montrer, puis passer à autre chose. C’est un apprentissage progressif, qui se construit partie après partie, et non en une seule leçon magique.
Voici les principaux bénéfices que cette exposition régulière à la défaite apporte, selon les explications que j’ai reçues :
- Une meilleure tolérance à la frustration dans d’autres contextes, comme l’école ou les activités sportives
- Le développement de la résilience, cette capacité à rebondir après un échec
- Une confiance en soi plus stable, qui ne repose pas uniquement sur la performance
- L’apprentissage progressif des règles sociales, comme féliciter le gagnant ou accepter le résultat collectif
Ce qui m’a le plus marquée, c’est de comprendre que laisser systématiquement gagner un enfant lui rend en réalité un mauvais service. Cela peut sembler contre-intuitif, tant notre premier réflexe est souvent de vouloir le protéger de la déception. Mais en le privant de cette confrontation à l’échec, on retarde simplement le moment où il devra l’apprendre, souvent dans un contexte bien moins bienveillant qu’un plateau de jeu à la maison.
Perdre en famille, un cadeau plus précieux qu’il n’y paraît pour la confiance de mon fils
Armée de ces explications, j’ai changé ma façon d’aborder les parties de petits chevaux, et plus largement tous les jeux de société à la maison. Fini le petit arrangement discret pour que mon fils gagne systématiquement. J’ai commencé à jouer normalement, à respecter les règles du hasard imposées par le dé, et surtout, à accompagner ses réactions quand la défaite pointait le bout de son nez. Pour aider les parents qui souhaitent adopter la même démarche, voici un petit tableau récapitulatif des attitudes à privilégier selon les situations rencontrées pendant une partie.
| Situation observée | Attitude à adopter |
|---|---|
| L’enfant pleure en perdant | Nommer l’émotion sans minimiser, puis rassurer sur le fait que perdre arrive à tout le monde |
| L’enfant veut arrêter la partie | Proposer de terminer la manche, sans forcer, tout en valorisant l’effort de rester jusqu’au bout |
| L’enfant triche discrètement | Rappeler calmement la règle, sans dramatiser, en expliquant l’intérêt du jeu équitable |
| L’enfant accepte sa défaite | Féliciter chaleureusement cette réaction, même brièvement, pour renforcer le comportement |
Les premières parties « perdues » n’ont pas été simples, je ne vais pas vous mentir. Il y a eu quelques larmes, un pion jeté à travers la pièce, et une bouderie mémorable un dimanche après-midi. Mais au fil des semaines, j’ai vu une évolution réelle : mon fils commençait à dire « c’est pas grave, on refait une partie » au lieu de s’effondrer. Ce changement, presque invisible au quotidien, est en réalité une petite victoire immense pour sa construction émotionnelle. Perdre en famille, dans un climat rassurant où l’échec n’est jamais moqué ni dramatisé, s’est révélé être un formidable terrain d’entraînement pour affronter les déceptions futures, bien au-delà du plateau de jeu.
En repensant à ces innombrables victoires aux petits chevaux, je réalise que le véritable enjeu n’était jamais le score final, mais bien ce qui se jouait en coulisses, dans la tête de mon fils. Accepter de perdre, s’en remettre, et rejouer malgré tout, voilà une compétence bien plus précieuse qu’une pile de pions arrivés en premier à la maison. Alors la prochaine fois qu’une partie de société s’annonce chez vous, peut-être vaut-il mieux résister à la tentation de laisser gagner votre enfant, et lui offrir plutôt cette chance discrète de grandir un peu, dé après dé.


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